Nos Coups de Coeur / Нам Нравится #7 – Deux Monologues Singapouriens

by Jean-Philippe on May 22, 2015

in Arts & Culture,We Like It !

Poster

Ce vendredi 22 mai, anniversaire de révolution, une fois n’est pas coutume nous sommes sortis en amoureux, que dis-je, en étudiants…
Sérieusement, nous nous sommes rajeunis de vingt ans, en ayant le sentiment de rejoindre une représentation de club théâtre à l’école – en l’occurrence, une représentation exceptionnelle de deux monologues singapouriens dans l’amphithéâtre du Lycée Français de Singapour – que nous connaissions plus pour ses spectacles de Noël inoubliables et autres chorales enfantines.

 
Des monologues singapouriens ? Autant dire, deux rencontres du troisième type.

 
Ce printemps, dans le cadre du festival Singapour-France qui court de mars à juin, les deux pays rivalisent de créativité pour présenter leurs plus fameuses créations – et c’est ainsi que l’on voit des expositions d’artistes avant-gardistes singapouriens à Paris, et du cinéma français à Singapour. Le festival a été très joliment nommé “Voilah”, raccourci amusant entre un des rares mots français passés dans l’anglais de tous les jours, et le suffixe exclamatif “lah !” que le singlish local rajoute à toutes les phrases, même les plus anodines, pour les épicer un peu.

 
Innovation dans l’originalité, les monologues représentés hier étaient les deux pièces fondatrices du théâtre singapourien, écrites en 1985, mais jouées à Singapour, en français, par des français, pour des français – et aussi, dans différentes salles en France durant la saison. Dans les deux cas, une représentation sous forme de simple mise en espace – pas de décor, pas de musique, un comédien unique qui tient ses notes à la main – ce qui pourrait laisser craindre une certaine indigence dans le propos. Mais non, au bout de quelques minutes, portés par des acteurs absolument extraordinaires, notamment Brigitte Damiens dans Emilie d’Emerald Hill de Stella Kon (sans qu’ait démérité Stephen Szekely dans Le cercueil est trop grand pour la fosse), on oublie la mise en scène minimaliste, la blancheur de la peau et le français insolite, et on se retrouve réellement transporté à Singapour (je sais bien, nous y sommes déjà), je veux dire, dans le cœur et la vie des singapouriens – et non pas dans notre vie d’expatrié parallèle, juxtaposée, compagnonne de la vraie vie.

Brigitte Damiens in the role of Emily
On s’insurge contre l’absurdité de fonctionnaires sourds à la détresse du petit-fils qui ne peut enterrer son grand-père dans son cercueil “non standard”, on frémit à la fin sur la perspective de vies (et de morts) toutes identiques, anonymes, inutiles dans le souci tout singapourien d’efficacité et d’uniformité (tout au moins, dans les années 1980, après les purges dont put être victime l’auteur, le très communiste Kup Pao Kun).

 
On compatit en voyant se dérouler la vie d’Emilie, condamnée depuis ses quatorze ans à la vie d’une nonya péranakane entourée de belles-sœurs jalouses, de beaux-parents tout puissants, d’hommes volages – et qui à force de vouloir régenter ses enfants comme elle fut contrôlée toute sa vie par la bonne société, son fils aîné chéri avant tout, finit par tout perdre et rater sa vie de mère, d’épouse, de femme – cela même à quoi voulaient la réduire ces mêmes normes sociales. Là encore, on frémit devant tant de vanité et de souffrance, et l’échec patent d’une vie ordinaire.

 
Dans les deux cas, surtout, à la fois on sourit de la connivence fugace avec les références singapouriennes (aux endroits, aux cultures que l’on connaît un peu au bout d’une année ici), à la fois on s’étonne et on s’émeut de l’universalité du propos, qui transcende des situations uniquement singapouriennes en paraboles de notre humanité universelle.

Stephen Szekely
Vous l’aurez compris, nous avons été touchés, par le propos et par les acteurs, et nous voulions partager ce coup de cœur.

 
Il n’est pas trop tard, le même duo d’acteurs reprend l’avion pour jouer à Nantes le 30 mai, en région parisienne  les 9, 12 et 13 juin – nos lecteurs parisiens peuvent en savoir plus sur le site http://www.singapour-lefestival.com/deux-monologues-singapouriens. Et nous ne manquerons pas d’assister à la prochaine mise en scène, à Singapour, de Marc Goldberg, jeune réalisateur français installé ici depuis deux ans et ouvertement, absolument passionné par son art autant que par la multi-culturalité assumée de ce pays.
Et voilah !

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